dimanche 29 mars 2020

Guy RAPP et le Castel-Théâtre (2/3)

Déménagement des services administratifs du Stalag IV A (1941)

En février 1941, les services administratifs du Stalag IV A sont transférés dans le château d’Hohnstein. La troupe qui à Elsterhorst pouvait divertir jusqu’à 16.000 prisonniers se retrouve dans un château de 200-400 prisonniers sans plus de public... Les milliers de prisonniers d’Elsterhorst sont répartis dans les Kommandos du Stalag IV A ou transférés dans d’autres Stalags. Dans l’optique de divertir les prisonniers de la région, et sous le contrôle des allemands, la troupe de théâtre va entamer une tournée des Kommandos chaque samedi et dimanche matin. Le « Stalagtite » prendra un nom plus adapté à leur nouvelle résidence : « Le Castel‑Théâtre ». L’Oflag IV D d’Elsterhorst continuera à aider financièrement la troupe.
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La 1ère tournée (février 1941 – juin 1941)

Durant le premier mois de captivité à Hohnstein, Guy RAPP, Georges FAGOT et les acteurs/musiciens professionnels et amateurs vont préparer un spectacle qui sera leur 1ère tournée des Kommandos. Les représentations se feront du 23 février à juin 1941 : 35 représentations devant 18.000 prisonniers[1]. Les allemands mettront à disposition de la troupe, un camion qui leur permet de transporter une petite scène démontable, les décors, les costumes et leurs instruments.

Direction les Kommandos - Dessin de SCHAEFFER - Colorisé par moi-même

A la présentation du spectacle, le directeur de la troupe Guy RAPP anime les différents tableaux qui s’enchaînent sur la scène. L’Orchestre dirigé par THOUVENEL amorce le spectacle avant la parodie des Folies Bergères parisiennes où se produisent les célèbres « girls » nues. Ici, pas de femme, mais des hommes travestis pour l’occasion appelés les « Ersatz’Girls » des Folies Castel avec la Bluette jouée par Louis GERMAINE, Idylle jouée par JEANNOT et la danseuse jouée par Raymond SOUQUIERE. Georges FAGOT poursuit le spectacle avec ses chansons sur les prisonniers[2] suivi par Georges GOODLAD et ses chansons de charmes. Pour faire rire les prisonniers, CAMBOU enchaîne un spectacle comique et Guy RAPP, Jean-Roger CAUSSIMON et Jeannot font des sketches comiques. Le « Stalag’Circus » prend place avec deux acrobates des grands cirques européens surnommés Arthénis et Léoncis et les deux clowns qui se produisaient déjà au Frontstalag 133 de Rennes, Mimile (Charles DEKUYPERE) et Nénesse. Pierre FALK de la Gaité-Lyrique de Paris et Francisque CHEVALLIER du Théâtre National de l’Opéra se lancent ensuite dans des élans lyriques. Enfin, la pièce de théâtre en 3 actes Parodie de Faust imaginée par Georges FAGOT et Jean-Roger CAUSSIMON en novembre 1940 à Elsterhorst est jouée par Raymond SOUQUIERE dans le rôle principal de Faust, CAMBOU dans celui de Siebel, Jean-Roger CAUSSIMON dans celui de Méphisto, Pierre FALK dans celui de Valentin et Georges FAGOT dans celui de Marguerite[3]. Tous les costumes et accessoires ont été confectionnés par OSTROUSKY, Jean MARTIN et QUEMA de grandes Maisons parisiennes. Les menuiseries ont été produites par BOUSQUET et RAYNAUD et Henri SCHAEFFER, sociétaire et médaillé des « Artistes Français » a peint le rideau, les décors et illustré le programme.

Le Castel-Théâtre jouera également quelques représentations à la forteresse de Königstein vers juillet 1941 devant les officiers où de nombreuses photos seront prises et publiées dans un journal (entre le 15 et le 23 août 1941 – je lance un appel si quelqu’un retrouvait de quel journal il s’agit ?). J. GIOT y prendra la direction de l’Orchestre, THOUVENEL semble avoir été rapatrié[4].

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Tous les tableaux sont accompagnés par l’Orchestre dont voici la liste des artistes :

  • THOUVENEL, premier violon et chef d’orchestre
  • LION, professeur de musique, premier violon
  • BETTON, deuxième violon
  • André BAUCHY, saxophoniste (de l’orchestre du Normandie)
  • BEAUCHET, saxophoniste (du Lido) et ténor
  • JOLLIVET, saxophoniste amateur
  • J. GIOT, trompettiste (Prix du Conservatoire de Paris)
  • di BERNARDO, guitariste
  • COUSSEAU, joueur de banjo
  • LEVESQUE, accordéoniste
  • René JHECK à la batterie
  • Lucien GRAU-MONTMANY, pianiste (du Conservatoire de Paris)
  • ANTOINE, compositeur, reconstituera des partitions pour les artistes
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La 2ème tournée (juillet 1941 – décembre 1941)

A partir de juillet 1941, une 2ème tournée sera mise en scène. La Croix-Rouge Française mettra à disposition du Castel-Théâtre, un camion pour la tournée qui remplace le camion prêté par les Allemands. Cette tournée totalisera 40 représentations devant 20.000 prisonniers et 4 représentations exceptionnelles devant les généraux et amiraux français de Königstein[5].

Dessin de SCHAEFFER d'une "Girls" découvrant le rideau sur Hohnstein

Le spectacle a été monté par Guy RAPP. Il quittera Hohnstein à la fin de l’année et sera rapatrié en France laissant les rênes du Castel-Théâtre à Jean-Roger CAUSSIMON. Le programme complet de cette tournée ne m’est pas connu mais Raymond SOUQUIERES y jouait encore dans la majorité des tableaux : dans « Pan dans les ans » une revue de Georges FAGOT et Jean-Roger CAUSSIMON, dans le Ballet des Heures (une « girls »), dans la pièce Cornélie où il avait le rôle principal, puis jouait la Ninon du moyen-âge, un coq et dans la scène finale du spectacle appelée « La Classe ». Il aime jouer et le dit « Le travail c’est la Liberté »[6] ! Ils joueront également "L'Oeil qui Goûte" et "Le Temps Moderne".

De gauche à droite : Georges FAGOT (Lidya), Jean-Roger CAUSSIMON (Pomfonius), CAMBOU (Scipion), Guy RAPP (Horace), Raymond SOUQUIERE (Cornélie), JEANNOT (César). Merci à M. Bourguer pour cette superbe photo.
 

La 3ème tournée (mai 1942 – octobre 1942)

Après une pause de quelques mois, la troupe du Castel-Théâtre reprend du service pour une 3ème tournée qui devait s’étaler de mai à décembre 1942. Une panne du camion de la Croix‑Rouge écourte la tournée en octobre 1942. Pour autant, les artistes ont enchaîné 29 représentations devant 15.000 prisonniers[7].

Illustration d'André HERISSON pour la 3ème tournée

La direction artistique est toujours menée par Jean-Roger CAUSSIMON et la direction administrative du Castel-Théâtre revient à Raymond SOUQUIERE. Jean-Roger CAUSSIMON présente le premier tableau musical intitulé « En Flânant sur le Vieux-Port » suivi par le traditionnel spectacle acrobatique et comique avec Emilios et Arthénis dit « Les Emilios » de Bobino et Di BERNARDO. André JOLY poursuit le spectacle par quelques chants fantaisistes et Mimile et Nénesse font les clowns. Une pièce lyrique du « Carmen » de Bizet est ensuite jouée par Pierre FALK (Escamillio), BALCON (Don José), Raymond SOUQUIERE (Carmen), Jean LAPORTE dit Jeannot, André GUERET, Pierre LABEZAN, André JOLY, Paul MATHOU, André BAUBIER, Francisque CHEVALLIER et autres. L’entracte musical ouvre sur une comédie « A Louer Meublé » de Gabriel d’Hervillez et jouée par Jean LAPORTE (Jojo), Raymond BOUSQUET (Dédé), André GUERET (Prentout), Pierre LABEZAN (Hortense) et Jean-Roger CAUSSIMON (Tuboeuf). Enfin, Antoine GILIS prend la direction de l’Orchestre pour un spectacle de Jazz. 

Les décors ont été fait par André HERISSON qui a remplacé SCHAEFFER ; les costumes par Roger HOLDERBACH, MARTINEAU et BAUDET ; les perruques par CASTANIE. La régie et la machinerie ont été dirigé par Jeannot et Raymond BOUSQUET[8].

A la fin de la tournée, ils jouent au Palais des Expositions de Dresde devant 1300 prisonniers français et belges la comédie « Les Romanesques » d’Edmond ROSTAND[9]et d’autres pièces à d’autres occasions particulières de Molière, Courteline, Jules ROMAINS, Marcel PAGNOL, Jean SARMANT ou encore Armand SALACROU. Ce-dernier recevra une missive de Jean-Roger CAUSSIMON qui lui rapporta ses choix artistiques et la mise en scène de sa récente pièce « La Marguerite »[10] : « Je pense que cela vous amusera d’apprendre que La Marguerite a été créée dans un camp de prisonniers au Stalag IV A. Que je vous rassure... Pas mal de théâtres de prisonniers montent des ouvrages très difficiles avec une inconscience devant laquelle on ne sait s’il faut réagir avec des reproches ou beaucoup d’indulgence. J’ai 24 ans, le prix de comédie du Conservatoire de Bordeaux, trois ans de troupe en cette ville et le bénéfice des conseils qu’à Paris, avant la guerre, me donnèrent Jouvet et Marchat. J’ai ici, deux, trois copains qui travaillent dur avec moi. Nous avons consacré à La Marguerite, La Margot comme nous l’appelions familièrement, deux mois et demi de travail quotidien. J’ai 1 m. 84 (compositions) et je n’aurais qu’un regret s’il me fallait mourir ce soir ou demain, qu’un seul... en pensant au Théâtre... Je vous dis tout cela pour que vous ne pensiez pas : « Ils sont bien gentils...mais comme ils ont dû la maltraiter ». Donc le mercredi 16 septembre 42, en présence du capitaine De Lachapelle, La Marguerite a été extrêmement écoutée et votre nom longuement applaudi lorsque j’eux prononcé la phrase rituelle... Je n’ai pas suivi à la lettre vos indications. J’ai placé l’escalier au fond. Il mène à la chambre du Vieux ; tourne à angle droit. Ai-je eu tort ? ... Eclairage par lampe jaune sur la table et diffuseur blanc. Ombres mouvantes sur décor gris. Sensation perçue par le public : oppression croissante. A l’acte de foi de Marguerite, émotion salvatrice... Mon camarade Jeannot LAPORTE, découverte de Guy RAPP qui fut longtemps des nôtres, jouait le docteur. Paul MATHOU un gars des Charentes à la voix grave était l’Homme. J’ai joué de tout mon cœur, de toutes mes forces, le Vieux. ».

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Anecdote : l’une des représentations a été enregistrée pour une diffusion en France à Radio-Paris avec Jean-Roger CAUSSIMON comme acteur principal. Le Docteur Jean CAUSSIMON, père de l’acteur prisonnier, entendra cette retransmission du spectacle avec beaucoup d’émotions[11].

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Tous les tableaux sont accompagnés par l’Orchestre dont voici la liste des artistes[12] :

  • André RELIN, trompettiste et chef d’orchestre (1er Prix du Conservatoire de Paris)
  • NETTER, violoniste (1er Prix du Conservatoire de Paris)
  • Emile LOMBARDY, violoniste (1er Prix de Conservatoire)
  • BETTON, violoniste (du Cercle Symphonique de Paris)
  • BARBOTEAU, violoniste (de l’Orchestre Fourestier)
  • Antoine GILIS, violoncelliste (1er Prix du Conservatoire de Liège), dirige les morceaux de Jazz
  • MARCHAND, contrebassiste (1er Prix de Conservatoire)
  • André BAUCHY, saxophoniste
  • BAUCHET, saxophoniste
  • JOLIVET, saxophoniste
  • Jean WUIBAUX, tromboniste (1er Prix du Conservatoire de Lille)
  • Di BERNARDO, guitariste
  • René JHECK, batteur (1er Prix International de Belgique d’accordéon)
  • Lucien GRAU-MONTMANY, pianiste


Si vous connaissez des personnes mentionnées dans ce texte
Si vous connaissez des personnes qui ont été internées au Stalag IV A
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ou me laisser un message sur ma messagerie : stalag4a@gmail.com 

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[1] L’Âme des Camps, NAF 17281 (BNF)
[2] Il a écrit de nombreuses chansons en septembre 1940 à Elsterhorst dont « On mang’ des pommes de terre / kartoffein », « On nous a fait prisonniers » ou « Sans nouvelles »
[3] Programme de 1941 de la Tournée du Castel-Théâtre (Internet)
[4] Comoedia du 23 aout 1941 (RetroNews)
[5] L’Âme des Camps NAF 17281 (BNF)
[6] Le Moineau n°5
[7] L’Âme des Camps, NAF 17281 (BNF)
[8] Programme de 1942 de la Tournée du Castel-Théâtre
[9] Comoedia du 10 octobre 1942
[10] Le Figaro du 28 octobre 1942 (RetroNews)
[11] La Petite Gironde du 18 aout 1942 (BNF)
[12] Programme de 1942 de la Tournée du Castel-Théâtre

Article rédigé en marc 2020 par Kévin MURET

jeudi 26 mars 2020

« L’Université », le centre d’études universitaire

Les cours et conférences à Hohnstein (1941-1942)

Les premiers mois de 1941 à Hohnstein, les prisonniers qui étaient professeurs en France proposent des conférences au château pour les prisonniers du camp principal[1]. Les conférences sont principalement philosophiques et organisées par le Révérend-Père LE BLOND, l’Homme de Confiance principal à Hohnstein dont les sujets suivent : « Qu’est-ce que comprendre ? », « L’Homme et le Monde », « L’Homme et les Hommes », « L’Inconscient dans la vie psychologique », « Le problème de la liberté humaine », « Mémoire et intelligence », « Spiritualisme et matérialisme », « Le problème de la valeur » ou encore « Intelligence et Volonté »[2]. Début août 1941, René RICHE, professeur de Français-Grec-Latin au Lycée Grand Lebrun de Bordeaux et rédacteur en chef du « Moineau », décide avec d’autres prisonniers français de monter un centre d’études à Hohnstein où pourront étudier les résidants du château. René RICHE témoignera de cette initiative dans Le Lien, journal d’après-guerre de l’Amicale : « Je pus me consacrer à ma mission d’enseignant responsable des études à la tête d’un groupe de collègues de toutes les disciplines »[3]. Mais l’enseignement n’était pas la fonction première des professeurs prisonniers à Hohnstein ! Ils « passent toutes leurs heures claires à rapetasser des semelles, rapiécer des culottes, ou à trier des lettres... Les cours ne peuvent avoir lieu que de 13h à 14h et de 19h à 21h. (Les enseignants) transportent eux-mêmes leur tableau noir du rez-de-chaussée au 3ème étage, selon les possibilités d’installation indiquées sur le panneau de service ». Ces cours étaient délivrés à tous ceux qui le souhaitaient et dès le 31 août, 80 prisonniers sont inscrits[4] et jusqu’à 180 début 1942 sur les 300 à 400[5] prisonniers français du Château ; même l’Homme de Confiance hollandais, P. FRIJLINK recevra les enseignements de français[6] d’André PELLETIER (12074/112), instituteur et directeur d’école franco-arabe en Tunisie. Ces enseignements avaient donc un grand succès si bien que « certains ne trouvaient plus le temps d’accommoder leur ration de pommes de terre, ni de laver leurs chaussettes ; et que, dans les dortoirs, on résolvait des problèmes jusqu’à l’extinction des lumières ». 

Types de cours à Hohnstein (1941-1942)

Ces cours sont répartis en trois grandes sections : littéraire, scientifique et technique. La section littéraire dispense des cours de bases de français, de grammaire (niveau C.E.P.), 2 cours de latin (niveau étudiant et niveau 2nde-1ère), 3 cours d’allemand, des cours d’anglais (débutant et confirmé), d’italien, d’espagnol et des cours d’histoire-géographie sur les principales puissances mondiales. La section scientifique dispense 2 cours d’algèbre et 2 cours de géométrie. La section technique dispense des cours de comptabilité, d’harmonie et de solfège. Parmi les cours plus spécifiques, on retrouvera des cours de sanskrit, de grammaire comparée, de mathématiques spéciales, d’histoire de la philosophie[7] ... Chaque mois, des conférences sur des sujets littéraires et philosophique ou d’éducation sont également proposés avec quelques cours de droit ou des séances de travaux pratiques. « Ces cours ne sont pas des cours de Faculté où les étudiants retrouveraient les conditions de leur ancienne existence studieuse, mais surtout des leçons et des exercices pour les adultes qui veulent acquérir ou entretenir une bonne instruction moyenne ».
Entre 1941 et 1942, de nombreux élèves et professeurs quittent Hohnstein pour les Kommandos ou la France (rapatriés sanitaires, vétérans de 14-18 ...). Les plus grosses pertes se feront début 1942, lors de la suppression des ateliers du château surpeuplé qui « entraîna la dispersion du plus grand nombre et des meilleurs de nos élèves »[8].

L'apprentissage dans les Kommandos (1940-1942)

Seuls les prisonniers châtelains d’Hohnstein bénéficiaient des cours et conférences de « l’Université » mais l’apprentissage se faisait tout de même dans les Kommandos soit personnellement soit par des professeurs prisonniers avec eux. Les quelques prisonniers avides de connaissances pouvaient également se procurer des livres de cours pour améliorer leurs connaissances (cf. Chapitre : Bibliothèque) ou même apprendre des langues comme l’Allemand. Bernard LE BOUCHER témoignera le 15 février 1942 dans une lettre à ses parents : « N’envoyez pas les cours Pigier, nous avons un grand choix de bouquins ici, comptabilité etc..., je fais un peu d’allemand (...) j’avais pensé apprendre la soudure électrique mais j’ai eu peur de m’abimer les yeux »[9]. Les autres prisonniers sont terrassés par la fatigue après 8 / 10 / 12h de travail journalier pour parfois une seule journée de repos par mois ! Ils vivent parqués tous ensemble derrière leurs barbelés « l’absence complète d’endroit calme semble devoir condamner l’intelligence à somnoler »[10] ... comment imaginer après tout ça que les prisonniers se (re)mettraient à étudier !

Les cours par correspondance dans les Kommandos (1942-1945)

Malgré ces quelques apprentissages autodidactes, le Centre d’Etudes d’Hohnstein prend une toute autre dimension en mars 1942 et souhaite aux Kommandos. « Je pus même fonder des cours par correspondance avec échange postal de devoirs corrigés. Entreprise téméraire que les Allemands autorisèrent, parce qu’ils la croyaient utopique, vouée à un rapide échec ! Or, ce fut un grand succès. Nous comptâmes plusieurs centaines d’élèves répartis entre 400 Kommandos. Je fus remarquablement secondé par mon camarade du Génie : Armand AUDRAIN, professeur de 1ère de physique du Lycée de Bordeaux, qui composa un parfait cours pratique d’électricité... tandis que je me réservais les lettres classiques... »[11]. Les prisonniers intéressés par les cours par correspondance d’Hohnstein s’inscrivent en donnant une brève présentation d’eux-mêmes : leur âge, leur profession, leur degré d’instruction, leurs ambitions, les études envisagées et leur matériel (livres...). Leurs cours sont donc personnalisés et adaptés : dès juin 1942, les prisonniers reçoivent les polycopiés de cours et les exercices à leur Kommando (rédigés par Pierre DESFRICHES DORIA (11447)) ; l’Homme de Confiance du Kommando d’Hainsberg reçoit de cette façon une formation adaptée à la préparation d’une licence d’Histoire[12] !

Cours de mathématiques n°20 de Max GAMBLIN - "La Presse des Barbelés"

Contenu des cours par correspondance

Les cours mensuels généraux contiennent : des leçons pour illettrés, des cours élémentaires, des cours de préparation au certificat d’études primaires (C.E.P.) comprenant des épreuves de dictée/grammaire/calcul/sciences/histoire/géographie, des cours de composition française pour les concours administratif, des cours d’électricité, de travaux pratiques, de solfège et d’harmonie, les cours de langue allemande/italienne/espagnole/latine, de comptabilité, de mathématique. A ces cours s’ajoutent des cours personnalisés et des conseils en droit, en histoire et en dessin. Ils sont dispensés par 14 enseignants (11 français et 3 belges) qui rédigent les cours et corrigent les devoirs qu’ils reçoivent (8000 copies la première année[13]). Dans une cinquantaine de Kommandos comme celui de Goldner Löwe de Kamenz, des Foyers d’Etudes ont vu le jour et permettent la mise en commun des cours et des livres. Gilbert HELLO (25730) est l’un des animateurs du Foyer d’Etudes de Goldner Löwe[14].
Entre juin 1943 et juin 1944, le nombre d’élèves qui suivent les cours par correspondance passe de 2300 à 3900 élèves[15], ce qui représente environ 25% des prisonniers français et belges. A la libération, le nombre d’élèves s’élèvent à 4000 dont 14% sont inscrits aux cours de préparation aux diplômes[16] ce qui montre un intérêt certain pour les prisonniers d’obtenir une certification à leur sortie de captivité ! Dès 1943, René RICHE en rencontre beaucoup, il a un laisser-passer pour l’ensemble du Stalag IV A et peut circuler avec les acteurs du Castel-Théâtre dans les Kommandos et ainsi recueillir les impressions de ses élèves et apporter des cours, des manuels, des conseils personnalisés et des retours sur les copies d’examen[17]. C’est ainsi qu’il rencontre par exemple, René COCSET au Kommando de Grossenhain lors d’une représentation théâtrale qui lui demandera si son protégé du Kommando de Kottewitz, Emile LECOUEY a réussi les épreuves du C.E.P. de 1943[18], le jeune élève blond de 28 ans avait eu des cours corrigés et des échanges particuliers avec Roger DECLERCK, instituteur au Kommando de la Papierfabrik de Grossenhain qui l’avait personnellement préparé au C.E.P. ! 

 Le Certificat d'Etudes Primaires (1943-1944)

Deux sessions d’examen du C.E.P. ont eu lieu au Stalag IV A. La 1ère session s’est tenue en avril 1943. La 2ème session s’est tenue les 7 et 14 mai 1944 (le 21 pour certains). Les prisonniers des Kommandos rejoignaient le Centre d’Examen le plus proche (une trentaine sur 9 districts au total répartis dans toute la région du Stalag IV A). Les élèves étaient escortés par des allemands et marchaient parfois plus de 20km pour rejoindre le Centre d’Examen ! Le C.E.P. se passaient sous la surveillance d’un instituteur public et de l’Homme de Confiance du « Kommando-Centre d’Examen ». Les sujets, différents à chaque session, étaient tirés au sort. Les dictées étaient extraites d'un recueil de dictées de  niveau C.E.P. Le problème d'arithmétique était extrait d'un ouvrage "Cours pratique d'Arithmétique" de Minet et Patin. Les questions de sciences, histoire et géographie ont été tirées des leçons publiées par le Centre d'Etudes. Il y avait ensuite une épreuve de rédaction et un problème à résoudre. Puis les copies ont été corrigées par le jury composé de 2 professeurs de l’enseignement secondaire, 4 instituteurs de l’enseignement public et un bachelier (figurants dans la liste ci-dessous). Le jury s'est réuni pendant 3h pour la 2ème session, le 20 juin 1944 pour délibérer sur les cas à diplômer. En 1943 et 1944, 64 et 35 élèves ont été admis (36 et 46 ont été ajournés). La proportion des ajournés à la 2ème session étaient plus forte car les candidats étaient trop justes en orthographe[19].

Diplôme provisoire délivré par René RICHE à Yves Volle en 1944 (Collection privée)

Autres diplômes préparés 

Il semble qu’il y ait eu également des délivrances de certificats de langue allemande. En revanche, les candidats au brevet élémentaire n’ont pas eu d’examens car les professeurs étaient trop surchargés.

Valeur du C.E.P. au retour de captivité

Il est à noter que les étudiants, munis de leur attestation de réussite à l'examen du C.E.P. signée par René RICHE, pouvaient à leur retour recevoir le diplôme officiel du C.E.P. délivré par leur Académie de rattachement. C'est ainsi que Yves VOLLE (33043/251), 27 ans, recevra son Certificat d'Etudes Primaires le 19 juin 1945 à Privas.

Diplôme d'Yves VOLLE de 1945 (Collection privée)

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Liste de professeurs (non exhaustive) ayant exercés entre 1941 et 1945[20] (certains ont exercés dans les Foyers d’Etudes) : René RICHE (composition française, latin, conférences, expériences pédagogiques), Armand AUDRAIN (physique et conférences de physique), Michel CROISILLE et Raymond SOUQUIERE puis Lucien DEFLERS (allemand), Jean-Marie LE BLOND (philosophie, histoire, conférences), Robert LELIEVRE (lettres), Victor CHAGNY (cours élémentaires), André GUERET (cours moyens, latin), OUILLON (électricité), R. BINET (mathématiques primaire), Jean GOGLY (mathématiques secondaire), E. GIRARD (calcul), Pierre TREPOS (anglais), François COLLARD et Jean LAFOND (comptabilité), Joël QUEMENER (grec, latin), Raymond LEPOUTRE (radio), Max BRUNER (anglais conversé), Franz HAYT (histoire), René ROSINE (espagnol et italien), André PELLETIER (français, cours pour les illettrés, rédacteur du C.E.P.), Jean GIOT (histoire de la musique), Lucien GRAU-MONTMANY et Georges BOYER (harmonie), André BAUCHY (solfège), Pierre HUBY (religion), Georges FAGOT (économie sociale), René MOUQUOT (droit), Albert HOGGE (latin), André PATUREAU (histoire), Paul LOLLIOZ (calcul), Jean LAPORTE (grammaire et sciences), Max GAMBLIN (mathématiques appliquées), Antoine de CONDE (conférence religieuse), Luc ALABOUVETTE (conférence agronomique), Paul BOIN, R. BRIL (bridge), René BARBIER, René VAHE (allemand), Eugène DELAIR, Jules BLANCHARD. Gaston MARTEL est secrétaire général du Centre d’Etudes.

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Liste des Diplômés du C.E.P. (Promo 1943[21]) : Arthur ALBOUY, Victor ANTOINE, Eric ASKLUND, Blaise BACHELET, Robert BENOIT, André BERARD, Roger BOURDON, Jean CARRE, Fernand CHAUSSARD, Clovis CHOSSAT, Antoine COLLIAS, Georges COSTES, Georges CUREY, Raymond DELAFORGE, Henri DEPLECHIN, Joseph DRILLET, Albert DUCROCQ, Roger DUFOUR, Robert DUHAZE, Adelin EISCHEN, Francis FAURE, Hippolyte FONTAINE, Emile FREZEL, Paul FURET, Philippe GAULTIER, André GREGOIRE, Camille HALLET, Andre HAVENNE, Jean JACQUEMIN, Joseph JASON, Ladislas KILIANSKI, Armand LAVIGNE, (Emile LECOUEY), Lucien LE GOAZIOU, René LEDU, Gaston LEFEVRE, Jacques LEFOLL, Marcel LEFORT, Robert LEGRAIN, Maurice LELOUARN, Louis MAISONNEUVE, Laurent MARCHIANDO, Auguste MARTIN, Gaston MAZY, Marcel MOUSSU, Pierre NEME, Charles PINAULT, André PONSARD, Florimond POUZET, Eugène RESIMONT, Prosper RESPECTE, Denis REVEL, Emile REVERSEAU, Louis RICHARD, Maurice ROUTHE, Laurent SAN JUAN, Albert SANTRAINE, Maurice SURIN, Jean TERROIR, André TESTARD, Roger TRIOT, Norbert VANSTEENKISTE, Charles WEYENETH et Victor ZANCANARO.

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Liste des Diplômés du C.E.P. (Promo 1944[22]) : Henri BERNARD, Lucien BIOT, Moïse BONNET, Jean BOUYRELOU, Emile BROUWERS, Jean CARPENTIER, Daniel CHARDOT, Théophile COLLOBERT, Marcel DESSAIX, André DUCHEMIN, Raymond FERMEUSE, André FREDERICK, Pierre GERVAIS, Marcel GUITTARD, Henri HUIBANT, Marcel LACORNE, André LAPARRA, Henri LEFAUCHEUR, Olégario MESTRE, Jean MIRAMBEAU, Gilbert MIROUZE, Arsène MORELLEC, Roger MURY, René PAUL, Alfred PETIT, Gettulio PISCAGLIA, Etienne PLASSON, Michel PRIEUR, Gilbert RENON, Yves ROSSI, Jean STEPHANI, Alexandre TONDU, Denis VAUDELIN, Yves VOLLE et Emile WINAUT. 

Listes des diplômés dans "Le Moineau" n°33&47 (Collection privée)


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[1] L’Âme des Camps, NAF 17281 (BNF)
[2] F/9/2810 (AN)
[3] Le Lien n°259 de novembre 1984 (BNF)
[4] Le Moineau n°15 du 15 mars 1942 (AN)
[5] F/9/2172 & F/9/2347 (AN)
[6] Le Lien n°262 d’avril-mai 1985 (BNF)
[7] F/9/2810 (AN)
[8] L’Âme des Camps, NAD 17281 (BNF)
[9] Lettre disponible sur internet en mars 2020
[10] L’Âme des Camps, NAF 17281 (BNF)
[11] Le Lien n°259 de novembre 1984 (BNF)
[12] Le Moineau n°15 du 15 mars 1942 (AN)
[13] F/9/2698 (AN)
[14] Le Moineau n°18 de mai 1948 (AD Béziers)
[15] L’Âme des Camps, NAF 17281 (BNF)
[16] Le Moineau n°123 de juin 1953 (BNF)
[17] F/9/2698 (AN)
[18] Le Moineau n°123 de juin 1953 (BNF)
[19] Archives privées de la collection de Dominique VOLLE
[20] F/9/2810 (AN)
[21] Le Moineau n°33 du 1er juin 1943 (AN)

[22] Le Moineau n°47 du 1er aout 1944 (Collection privée)

Article rédigé en marc 2020 par Kévin MURET